Les armes bactériologiques russes durant la seconde guerre mondiale
L’unité 731, est connue entre autre pour ses expérimentations portant notamment sur l’anthrax vis-à-vis des populations chinoises. Moins connu est l’emploi de bacilles dans le cadre de la grande guerre patriotique par l’Armée rouge durant la seconde guerre mondiale.
En 1942 se déclare, à quelques dizaines de kilomètres de Stalingrad, une épidémie de tularémie parmi les troupes allemandes de la cavalerie blindée. Cette maladie, propagée par les rats, lièvres et autres rongeurs du même type, tombe au pire moment pour les troupes d’Hitler. Peu de temps avant l’attaque de la ville portant le nom du dictateur communiste.
Curieusement, les forces allemandes ne sont pas les seules à être touchées par cette épidémie. Du côté soviétique, les malades sont si nombreux que l’état-major s’est décidé à installer une dizaine d’hôpitaux de campagne afin de lutter contre le fléau. En l’absence d’antibiotiques qui sont encore chichement attribués sur le front de l’est, des régiments entiers sont presque paralysés. Les soldats, quel que soit leur grade, sont victimes de fortes fièvres, de maux de tête suivis de douleurs musculaires et d’une grande fatigue. Certains voient leur peau s’ulcérer, d’autres ont les poumons attaqués, d’autres encore ont les glandes thyroïdes qui ont quadruplé de volume. La population civile des environs n’échappe pas non plus à l’épidémie et bientôt ce sont des centaines de personnes contaminées qui sont comptées dans toute la région ceinturant Stalingrad.
Que s’est-il passé ? C’est en fait la première attaque bactériologique sur le front Est de l’histoire. Les soviétiques ont vaporisé un virus développé dans leurs laboratoires de Tularémie, lequel a effectivement touché les troupes nazies comme prévu. Mais, malheureusement, peu de temps après, le vent a tourné et a fait revenir vers la partie du front occupée par l’armée rouge une bonne partie des spores. Celles-ci ont contaminé aussi bien les soldats que les civils. Et sans parler des centaines de milliers de rats qui ont eux aussi assuré une propagation record de l’épidémie... D’un côté comme de l’autre. En fait, l’épidémie est si grave que Von Paulus a du momentanément interrompre son offensive à Stalingrad. Et plus de la moitié des prisonniers allemands capturés par les soviétiques avant et pendant la bataille sont infectés par la maladie.
Historiquement parlant, ce n’est pas le tout premier emploi d’armes bactériologiques au cours d’un conflit. La première en date remonte au XVIIIème siècle ou, au « nouveau monde » à la suite d’une guerre entre français et anglais, des couvertures infestées de petite vérole ont été distribuées aux amérindiens de la tribu des Delaware, afin qu’ils soient exterminés par la maladie.
Bien avant, il était courant à l’époque de Rome de disposer des cadavres d’animaux en putréfaction dans les cours d’eau ou puits. En Chine par ailleurs, il était de coutume d’envoyer des cadavres de pestiférés dans les villes assiégées. En Urss, la recherche dans le domaine des armes bactériologiques a été lancée une fois Lénine au pouvoir.
En 1917, la révolution russe éclate. S’en suit un conflit meurtrier trop souvent oublié, qui opposa russes blancs et russes rouges pour la conquête du pays. Jusqu’en 1921, ces troupes, parfois aidées des alliés (français, britanniques, américains, japonais), se battirent dans presque toutes les régions de Russie, de Vladivostok jusqu’en Crimée, en passant par Moscou. On releva près de 10 millions de morts, dont beaucoup décédèrent à la suite d’épidémies de typhus [0], générées à la fois par des conditions de vie insalubres et une famine généralisée.
Ce nombre de morts très élevé attira l’attention de l’état-major de l’armée rouge, qui en conclut qu’une épidémie d’une telle sorte était bien plus efficace, sur le plan défensif aussi bien qu’offensif, que l’utilisation de n’importe quel fusil ou canon. Bien qu’ayant gagné la guerre, les communistes encore assez faibles, n’avaient qu’une crainte, celle de voir un nouveau conflit menacer leur pouvoir. Des gouvernements hostiles aux bolcheviques maintenaient leur pression sur le pays et il devint rapidement évident que la détention d’une arme terrible serait à même d’assurer la survie de la révolution. L’Urss ne manquait pas de scientifiques. Si l’on excepte le cas Lyssenko, la génétique et la biologie ont progressé grâce aux recherches menées par certains chercheurs russes, tels qu’Ivan Filipjev, Waldemar Haffkine qui fut le premier à développer un vaccin anti-choléra puis anti-peste, ou encore le prix Nobel de médecine Illya Metchnikov, qui découvrit les mécanismes de défense immunitaires contre les bactéries au moyen des globules blancs.
Aussi l’état-major de l’Armée rouge mit à contribution certains scientifiques russes, et dès 1928, ordre leur fut donné de transformer le typhus en une arme bactériologique à des fins d’emploi sur le champ de bataille. Le fait que trois ans plus tôt l’Urss avait signé le traité international de Genève bannissant l’usage d’armes chimiques et bactériologiques n’avait strictement aucune importance…
Le développement de cette arme bactériologique fut lent et synonyme de mort d’hommes, car les méthodes liées à leur élaboration étaient encore très primitives en comparaison à ce qui existe aujourd’hui. Les germes pathogènes étaient inoculés à un embryon de poulet ou à un rat, l’animal était ensuite tué lorsque la concentration de bactéries parvenait à son maximum, avant d’être liquéfiée pour être ensuite disséminée dans des explosifs, tels qu’obus ou bombes.
Le premier laboratoire à développer ces armes fut abrité au sein de l’académie militaire de Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) ou des milliers d’œufs étaient ainsi expédiés à un moment ou la population peinait à s’offrir un repas complet par jour.
En 1930, après deux années de recherches et d’expérimentations, les scientifiques et militaires soviétiques touchèrent au but. Ils parvinrent à conditionner le typhus sous forme liquide ou poudreuse, afin de l’employer sous forme d’aérosol, dont la vaporisation aurait été effectuée par avion, à la manière des appareils d’épandage d’engrais ou de pesticides dans certaines fermes américaines ou russes.
En dépit du succès rencontré par ces recherches, l’état-major soviétique n’était pas encore satisfait et souhaitait que d’autres développements soient menés sur d’autres vecteurs d’épidémies. Mais la poursuite de ce genre de recherches s’avérait impossible à Léningrad. L’académie militaire présentait deux défauts, le premier était celui d’être disposée dans une grande ville, le deuxième celui de n’offrir qu’un nombre réduit de locaux.
Décision fut alors prise de déménager le laboratoire et les scientifiques pour les disposer à l’écart de la population et de continuer à mener ces recherches dans le plus grand secret. L’endroit idéal fut trouvé dans la région de la Mer Blanche, plus précisément sur les îles Solovetski, un archipel qui servit entre autre à enfermer les premiers prisonniers politiques dont le plus fameux fut le monastère orthodoxe datant du XVème siècle ou des centaines de Zeks (déportés politiques) furent exécutés.
Cette main d’œuvre corvéable à merci –dont les conditions de vie sont parfaitement décrites par Alexandre Soljenitsyne dans « l’archipel du Goulag »- participa à la construction des bâtiments qui abritèrent bientôt ce qui fut considéré comme le deuxième plus important laboratoire de recherches sur les armes bactériologiques soviétiques. Il subsiste quelques doutes sur l’emploi de prisonniers à des fins d’expérimentation des premières armes de ce type. Une certitude demeure : au moins une épidémie décima la colonie, du fait des conditions de recherches et de l’isolation des laboratoires, qui n’étaient pas celles qui ont aujourd’hui cours, avec des laboratoires ultra sécurisés.
Ainsi des recherches furent menées sur la fièvre Q (une maladie qui s’attaque entre autre au cœur) [1], sur la morve (dont la bactérie, Burkholderiamallei, e n raison de son pouvoir pathogène aussi bien pour les équidés que pour l'homme, avait fait l’objet d’études pour utiliser ce germe durant la première guerre mondiale ) [2].
La peste fit également l’objet de recherches. Mais les expérimentations stoppèrent avec la mort de quelques uns des scientifiques, contaminés.
Lorsque l’opération Barberousse fut déclenchée, les laboratoires et notamment celui de Leningrad, furent parmi les premiers équipements ou industries à être évacués. Tubes à essais, fermenteurs et autres ustensiles liés aux recherches portant dur les armes bactériologiques furent mis dans un train qui ne s’arrêta qu’une fois la ville de Kirov atteinte, à l’ouest de la chaîne de montagnes de l’Oural. Le laboratoire fut remis sur pieds et les recherches reprirent presque immédiatement, notamment celles portant sur la fièvre Q. Et curieusement, alors qu’aucune épidémie de fièvre Q n’avait jusqu’alors été relevée en Urss, les troupes allemandes stationnées en Crimée en furent victimes en 1943.
La perte de l’archipel des Solovetski, dont le laboratoire avait été évacué un peu après celui de l’académie militaire de Leningrad, entraîna la recherche d’un nouveau lieu pour tester l’efficacité de ces nouvelles armes. L’endroit fut rapidement trouvé, une île portant, ironie du sort, le nom d’île de la renaissance, perdue en plein milieu de la mer d’Aral ou furent menés jusqu’en 1992 des dizaines et des dizaines d’essais sur des animaux, dont la plupart furent des singes.
En 1945, une fois la victoire remportée, l’Urss s’intéressa de très près aux expériences menées par la section 731 de l’armée impériale japonaise. Toute la documentation saisie fut ainsi rapatriée, grâce au Nkvd, à Moscou ou elle fut étudiée de très près par les militaires aussi bien que les scientifiques. Elle permit aux Russes de poursuivre le développement de la boîte de Pandore bactériologique qui encore aujourd’hui représente une des plus graves menaces pour l’humanité. Non content d’avoir développé des armes autour du typhus, de la peste ou encore de la grippe, les savants rouges ont poursuivit ensuite sur Ebola et d’autres virus qui ont défrayé la chronique il n’y a pas aussi longtemps que cela. Mais ceci est une autre histoire…
La recherche sur les armes bactériologiques précédant la victoire des alliés n’est pas le seul et unique fait de l’Urss. En Grande-Bretagne, ce type de recherches a été mené assez tôt, puisqu’en 1942 à la suite d’expériences, une île écossaise, Gruinard, fut contaminée par la maladie du charbon pour les 48 années suivantes et de ce fait déclarée d’accès interdit.
Ming
Quelques explications supplémentaires :
[0] Le typhus est une maladie portée par les rongeurs tels que rats ou encore par certains acariens tels que poux, puces et tiques. C’est une maladie liée a des conditions sanitaires mauvaises. Ainsi, en dehors des camps de concentration, on la rencontrait auparavant sur les bateaux, dans les prisons, etc. Le typhus se caractérise par trois phases de développement : l’incubation, la rémission et l’intoxication. Il se traite par antibiotiques.
[1] La fièvre Q a été décrite pour la première fois en 1935 chez des employés d'un abattoir de Brisbane en Australie. L'infection a dans un premier temps été appelée fièvre des abattoirs puis « Query fever », query signifiant « question » pour souligner les incertitudes relatives à son épidémiologie. La fièvre Q chronique, dont la forme la plus fréquente est une endocardite, fait la gravité de l'affection, avec une mortalité de 25 à 60% en l'absence de traitement.
[2]La morve est une maladie infectieuse grave, dont la contamination se fait via une plaie, par inhalation ou encore par ingestion d’aliments ou d’eau contaminés. Une très faible quantité de germes suffisent à induire la maladie, d’où les recherches menées pour en faire une arme bactériologique.
Elle provoque une série d’abcès au niveau des organes vitaux, tels que foie, rate et poumons. Un de ses symptômes caractéristique réside au niveau de l’inflammation des voies nasales avec rejets. En l’absence de traitement, la mort survient au bout de quelques jours par septicémie (empoisonnement sanguin).
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